vendredi 28 juin 2013

funérailles (2)




Article paru dans Le Nouvel Observateur du 17 mai 2001.
Juin 1980. Il est plus de 2 heures du matin dans cet hôtel bordelais. Des coups frappés à ma porte me réveillent brutalement. J'ouvre : c'est Tommy Cowan, le manager jamaïquain :"Bob veut te voir, maintenant ! ". Rhabillage express. Sous un éclairage au néon blafard, Marley attend, seul, assis près d'une table basse, pâle, les pommettes saillantes, les joues creuses et le regard fiévreux.
Je ne peux m'empêcher de penser au jeune dieu rayonnant d'énergie et de santé que j'avais déjà rencontré trois ans plus tôt à Londres, mais je mets cette transformation physique sur le compte du rythme infernal de la tournée. Il inspire profondément : "De quoi parle-t-on ?".
Bob Marley est en France pour une tournée qui commence le 3 à Grenoble. Elle accompagne la sortie d'"Uprising" (qui sera ? comment pouvions-nous alors le savoir? ? son dernier disque).
A l'époque, je travaille pour "le Matin", qui a demandé une interview en prévision du concert géant que "le pape du reggae" doit donner début juillet au Bourget, où plusieurs dizaines de milliers de personnes sont attendues. A Dijon, le 4 juin, pour cause de retards en cascade, rien n'a été possible. Le 11, j'ai retrouvé la tournée à Bordeaux. Le scénario est immuable. Rencontre avec la presse locale, match de foot, répétitions, concert. Celui de ce soir a eu lieu au Parc des Expositions devant 10000 personnes.
Lutte contre l'apartheid
Quand les Wailers sont entrés en scène, l'ovation a été assourdissante, interminable. Pendant que le groupe jouait en boucle les premières mesures de "Natural Mystic", Bob, immobile, les yeux clos, un index sur une tempe, l'autre pointé vers le ciel, a lâché en rugissant son inoubliable mantra, invocation à l'empereur d'Ethiopie, le dieu vivant des rastas: "Yeeeeaaaaahhh ! Salutations au nom de Sa Majesté impériale Hailé Sélassié I, Jah Rastafari, qui vit et règne éternellement, toujours plein de foi, toujours sûr. Ils disent que l'expérience amène la sagesse, mais il y a une mystique naturelle qui flotte dans l'air?" Deux heures de pure magie.
Après le concert, malgré la fatigue, Marley a reçu un groupe d'étudiants africains. Deux mois plus tôt, le 17 avril 1980, Bob Marley avait donné un concert historique au stade d'Harare, la capitale du Zimbabwe qui fêtait ce jour-là son indépendance, et cette nuit les questions tournent toutes autour de la lutte contre l'apartheid, des luttes de libération et de l'avenir du continent noir. Marley répond avec le plus grand sérieux, tout en grappillant distraitement dans son assiette.
Marley s'écroule pendant son jogging dans Central Park
Vers 2 heures, je décroche, certain que je n'ai plus aucune chance de m'entretenir avec lui. Mais Marley ne m'avait pas oublié. "Commençons par ce que vous venez de vivre au Zimbabwe", lui dis-je. Et pendant plus d'une heure et demie, d'une voix lasse mais en pesant chacun de ses mots, il laissera surtout éclater sa colère devant le cynisme des politiciens jamaïquains, dont la lutte pour le pouvoir ensanglante son pays.
"Une dernière question. Quel est le thème central d'"Uprising", dont la pochette représente un rasta poings levés sur fond de soleil levant ?" Marley se fige un instant et lâche ces simples mots : "La conscience. L'élévation du niveau de conscience." Il est bientôt 4 heures. Marley se lève, et me salue. Je ne sais pas encore que c'est un adieu.
Le 3 juillet, il triomphera au Bourget devant 50000 personnes. Mais le dimanche 21 septembre à New York, en pleine tournée américaine, c'est le drame. Marley s'écroule pendant son jogging dans Central Park. Il a eu, dira-t-il à ses proches, l'impression que son corps se "gelait". Le lendemain, les médecins diagnostiquent une tumeur cérébrale.
Mort à 36 ans
Pourtant, le soir même, 22 septembre, Marley donne le dernier concert de sa vie à Pittsburgh. Dans sa biographie du chanteur, Stephen Davis raconte : "Après quelques minutes d'ovations déchaînées, les Wailers revinrent pour les rappels. Seul avec sa guitare, Bob interpréta 'Redemption Song' ; le moment était si poignant que beaucoup de gens pleuraient dans les coulisses." Le lendemain, un communiqué annulait le reste de la tournée.
Le 7 octobre à Miami, où vivait alors sa mère, de nouveaux examens révéleront qu'il souffre non seulement d'une tumeur cérébrale mais que les poumons et l'estomac sont également atteints. Les médecins lui accordent cinq à six semaines à vivre. Bob Marley tiendra encore plus de six mois, pour succomber finalement le 11 mai 1981 à l'hôpital Cedars of Lebanon de Miami, entouré par Rita, sa femme, et Cedella Booker, sa mère. Il avait 36 ans.
Le 21 mai, je suis au National Arena de Kingston pour ses funérailles officielles. Quand on pénètre dans cet immense complexe sportif où 12.000 personnes se pressent dès 8 heures du matin, on devine tout de suite que la décoration des lieux a dû faire l'objet de négociations serrées entre le gouvernement et les Douze Tribus d'Israël, la secte rasta à laquelle appartenait Marley.
"Bob Marley est la superstar de la Jamaïque"
Derrière la scène où repose le cercueil est tendu l'immense portrait de l'empereur Hailé Sélassié I qui servait de toile de fond aux concerts des Wailers. A droite, les murs sont drapés aux couleurs éthiopiennes (rouge, jaune, vert), émaillés de portraits de l'empereur. A gauche, ils sont aux couleurs du drapeau jamaïquain (vert, jaune, noir) et ornés d'images de Marcus Garvey, héros national jamaïquain et prophète des rastas.
En 1976, "Time Magazine" écrivait: "Bob Marley est la superstar de la Jamaïque. Il rivalise avec le gouvernement comme force politique." Même mort, c'est encore le cas. Toute la classe politique est présente. Edward Seaga, le patron du JLP (Jamaican Labour Party, de droite) qui vient d'être élu Premier ministre, fait son entrée, entouré de ses gardes du corps. Accueil glacial. Les rares applaudissements sont parsemés de sifflets. La tension est d'autant plus palpable que quelques minutes auparavant Michael Manley, le leader du PNP (People National Party, gauche socialiste), a été ovationné : Manley, qui vient de gouverner le pays de 1972 à 1980, avait reçu le soutien implicite de la quasi-totalité des chanteurs de reggae, Marley en tête, comme du mouvement rasta, au moins au début de son mandat...
Un prêche enflammé
Les stars du showbiz arrivent : Jimmy Cliff et Roberta Flack, mais pas un seul rasta célèbre. Peter Tosh et Bunny Wailer sont absents. Pour les disciples du Négus, qui ne croient qu'à la vie, la mort est une illusion. Vers 9 heures, Rita Marley et ses enfants font leur entrée et s'assoient au premier rang. La cérémonie est présidée par l'archimandrite de New York, le plus haut dignitaire de l'Eglise éthiopienne orthodoxe pour l'hémisphère occidental, qui avait baptisé Bob Marley en novembre 1980 sous le nom de Berhane Sélassié. Au grand dam des rastas des Douze Tribus d'Israël, passablement courroucées par cette récupération in extremis.
On frôle d'ailleurs l'incident quand Alan "Skill" Cole, champion de l'équipe nationale de foot, un des plus vieux amis de Marley et membre éminent des Douze Tribus, est appelé à venir lire un extrait de la Bible. Une fois sur scène, il se lance dans un prêche enflammé, affirmant que "le seul Dieu est le Christ noir, réincarné en la personne de Sa Majesté impériale Hailé Sélassié I, empereur d'Ethiopie". Ovations dans les rangs rastas qui lui répondent par un "Jah Rastafari !" impressionnant.
Les ouvriers, massés le long de la route, saluent le poing levé
Panique du côté des dignitaires éthiopiens qui chargent un petit diacre de ramener "Skill" Cole à la lecture prévue : le pauvre garçon, écarté d'un geste violent, opère un repli prudent. Quand les Wailers montent sur scène, la cérémonie qui avait gardé jusque-là tant bien que mal un aspect protocolaire bascule dans la folie.
La foule se rue au-devant de la scène quand Rita Marley et les I Threes entonnent "Rastaman Chant", et c'est franchement le délire quand Ziggy et Stephen Marley, les deux fils de Marley, hauts comme trois pommes, viennent danser pour leur père. La cérémonie touche à sa fin.
Dans une bousculade homérique, le cercueil finit par être hissé sur la plate-forme d'un camion qui démarre en trombe vers Nine Miles, le hameau perdu au nord de l'île où Marley avait vu le jour. Le convoi longe d'abord Trench Town, le ghetto misérable où la star défunte passa sa jeunesse avant d'aborder une immense zone industrielle. Les ouvriers, massés le long de la route, saluent le poing levé, brandissent des portraits de Marley et des drapeaux éthiopiens qui claquent au vent.
"Bob vit !"
Plus loin, des paysans abandonnent leurs champs, s'entassent sur des camions ou enfourchent des motos pour venir grossir l'immense cortège. Dans les villages, les écoliers en uniforme dansent au son des disques de Marley que crachent les sound systems. Pas une once de tristesse, des sourires, une célébration de la vie. La caravane entame la montée vers Nine Miles dans un décor paradisiaque. Les derniers kilomètres se font au pas sur des chemins de terre, et c'est à pied que se finit le voyage. La dernière demeure de Bob est située en haut d'une colline, près de la petite baraque de planches où il avait vécu quelques-uns des plus paisibles moments de sa vie après son mariage avec Rita.
Porté à bout de bras par la foule, le cercueil de Bob est enfin glissé dans un petit mausolée construit à la hâte. Edward Seaga et les officiels sont repartis depuis longtemps. La lumière qui descend doucement dore la cime des arbres. Un parfum de ganja flotte dans l'air. Des rastas qui vont battre le tambour pendant des jours et des nuits pour le repos de l'âme du défunt allument leurs chalices (pipes à eau) et leurs feux. Sur la route du retour, dans un éclair, la lumière des phares, un homme seul qui brandit une pancarte sur laquelle on lit : "Bob vit !"
Bernard Loupias – Le Nouvel Observateur
Paru dans Le Nouvel Observateur du 17 mai 2001