samedi 25 mai 2013

bob marley , un héritage compliqué




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 http://www.lemonde.fr/culture/article/2012/08/16/bob-marley-une-saga-pas-si-cool_1746878_3246.html

 

L'affiche est bien en vue, impossible à manquer. Aux portes de Kingston, capitale de la Jamaïque, une énorme photo publicitaire irradiée par le sourire de Bob Marley. Avec, en grandes lettres, un slogan aux couleurs de l'opérateur de téléphonie caribéen Digicel : "La Jamaïque compte pour nous. Un pays, un réseau, un amour." La phrase est sans mystère pour ceux qui connaissent l'oeuvre du musicien jamaïcain. Elle s'inspire de One Love, un morceau enregistré en 1977 : "One love, one heart, let's stay together" - "un amour, un coeur, restons unis".


Nous sommes le 19 avril 2012. Ce jour-là, Digicel offre aux habitants de Kingston, en première mondiale, la projection gratuite de Marley, film réalisé par l'Ecossais Kevin MacDonald. Sorti aux Etats-Unis et au Royaume-Uni le lendemain, puis en France le 13 juin, ce documentaire est le premier autorisé par la famille Marley . Laquelle a signé en 2011, par l'intermédiaire de la fondation Bob-Marley, un partenariat exclusif de deux ans avec Digicel. Objectif : "Garder bien vivante, dans l'esprit des jeunes, la mémoire de la légende du reggae, Bob Marley."
Qu'aurait pensé Bob Marley de l'utilisation de son nom, de son image et de son art à des fins commerciales ? Le célébrissime chanteur de reggae, sans doute la plus grande star musicale issue d'un pays du tiers-monde, est mort des suites d'un cancer en 1981, à l'âge de 36 ans. Et comme il arrive souvent, sa postérité est à l'image de ce que fut sa vie. Bob Marley a laissé de tout en abondance : beaucoup de génie, beaucoup de charisme, beaucoup de chaos. Une oeuvre foisonnante, des partenaires professionnels multiples, une vie sentimentale embrouillée, une famille pléthorique (neuf enfants biologiques issus de six unions différentes et deux enfants adoptifs)... et pas le moindre petit bout de papier pour orchestrer sa succession. Aucun testament, même oral, alors qu'il s'est battu pendant de longs mois contre la maladie.
Résultat : telle une bombe à retardement, la répartition de son héritage a été l'une des plus follement tortueuses de l'histoire de la chanson. Avec plus de 25 millions de disques vendus, dont 12 du best-of Legend, sorti trois ans après sa mort, sans compter la multitude des droits dérivés, le patrimoine Marley est considérable. Jusqu'en 2010, le chanteur faisait partie du "top ten" des artistes décédés rapportant plus de 6 millions de dollars par an, selon le classement du magazine américain Forbes (il est depuis passé à la 13e place). Le règlement et la clarification de l'héritage ont duré plus de quinze ans, à coups de procès, de drames et de déchirements successifs - des différends si violents qu'aujourd'hui certaines plaies ne sont toujours pas refermées.
Ce jour d'avril, à Kingston, les héritiers présents veillent à afficher un front uni. Ils se sont déplacés à trois pour assister à la première du film. Il y a là Rita Marley, la veuve du chanteur et l'unique épouse légitime. Ancienne choriste des Wailers, le groupe de son défunt mari, elle est arrivée du Ghana, où elle habite six mois par an dans un vaste domaine. Cedella, la fille aînée de Bob et de Rita, née en 1967, est presque venue en voisine puisqu'elle vit à Miami. Elle dirige une ligne de vêtements (c'est elle qui a dessiné les tenues des sportifs jamaïcains aux Jeux olympiques de Londres) et gère la société 56 Hope Road, chargée de négocier et de protéger les droits relatifs à l'image de son père. Enfin, Rohan, 40 ans, le fils de Bob et de Janet Hunt, adopté par Rita dans sa petite enfance. Ancien footballeur, il partage sa vie entre le Brésil et la Jamaïque.
Certains des protagonistes de la courte et intense carrière de Bob Marley sont également présents. Et d'abord le célèbre producteur Chris Blackwell, 75 ans, qui a fait découvrir les Wailers au monde entier sous le fameux label Island Records. Mais aussi son rival, l'Américain Danny Sims, du label JAD Records. Enfin Alan "Skill" Cole, un footballeur professionnel reconverti en manager, qui flirtait d'un peu trop près avec le banditisme au goût de Marley. Après s'être brouillés, les deux hommes s'étaient réconciliés, si bien que Cole a accompagné le chanteur jusque dans la clinique bavaroise où il s'était retiré pour soigner son cancer.
Pas de trace, en revanche, des Wailers, les membres du groupe qui a fait de Bob Marley une étoile planétaire. Peter Tosh, chanteur et guitariste, a été assassiné à Kingston en 1987, dans des conditions mystérieuses. Le bassiste Aston Barrett, dit "Family Man" en raison de sa nombreuse progéniture, est "en voyage". Bunny Wailer, l'ami d'enfance qui a donné son nom au groupe, demeure invisible. Quant à Tyrone Downie, claviériste et pianiste, il est resté en France, où il vit depuis une quinzaine d'années.
Derrière les retrouvailles, et malgré l'atmosphère de fête, on devine d'obscures rivalités, toutes nées de l'invraisemblable pagaille juridique et financière qui a accompagné la carrière et l'héritage de Bob Marley. La succession musicale, pour commencer, a été terriblement compliquée. Tout au long de sa vie, Bob Marley a composé avec des producteurs véreux et des managers négligents, mais il a aussi joué le flou pour s'en sortir - son refus de se conformer aux lois "occidentales" n'arrangeant rien. Pas de contrat, pas de papiers : tout se faisait entre "frères". Aussi invraisemblable que cela paraisse, il n'existait pas de contrat entre lui et ses musiciens, si bien que ceux-ci, après la disparition de Marley, se sont souvent retrouvés dans la précarité. Aucun document n'établissait leurs droits , beaucoup d'enregistrements ayant été réalisés de manière informelle et rémunérés au coup par coup. "En Jamaïque, les disques des débuts étaient pressés à quelques dizaines d'exemplaires, épuisés au bout d'un mois et personne ne pensait qu'ils se vendraient en Europe, trente ans plus tard", explique Me André R. Bertrand, l'avocat parisien qui défend certains des Wailers.
Si les musiciens dont les noms figurent au crédit des chansons perçoivent des droits d'édition chaque fois que la chanson est jouée, d'autres n'obtiennent rien. Certains ont donc entrepris de réclamer justice. Le but de Me Bertrand est d'obtenir un arrêt de la cour d'appel de Paris forçant Universal, actuelle détentrice des droits d'exploitation du catalogue, à signer des contrats avec les musiciens de la dernière période du groupe. Mais la bataille est difficile. Le bassiste "Family Man" a ainsi réclamé 76 millions d'euros de royalties impayées au label Island Records, mais la procédure s'est soldée par un non-lieu à Londres, en 2006.
Rencontré à Bagnols-sur-Cèze (Gard), Tyrone Downie n'a, lui, pas voulu entrer dans la spirale judiciaire. Pour cet homme qui fut le claviériste de Bob Marley à l'âge de 13 ans et qui l'accompagna dans ses tournées en Afrique et en Amérique, intenter un procès reviendrait à se retourner contre sa famille. Ce qui ne le l'empêche pas de se montrer très amer : "Bob avait un contrat avec Chris Blackwell, alors pourquoi pas nous ? Mais Bob était très malin. Il était comme tous les chanteurs, tous les artistes, toutes les stars qui disent : "Je suis le roi et vous êtes mes sujets. Alors accepte ou va-t'en". Il faut comprendre qu'avec lui l'argent n'était pas un problème. Si j'avais besoin d'une maison pour ma mère, il me donnait un chèque tout de suite, si je voulais une voiture, pareil." Un jour, Marley demande à ses compagnons : "Aujourd'hui, il y a de l'argent, est-ce que vous voulez vos parts ou que l'on construise un studio, une maison de disques ?" Tous veulent une maison de disques. Résultat, conclut ironiquement Tyrone Downie : "On a tous eu notre badge, nous étions tous directeurs, mais sans contrat de travail."
Downie n'est pas seulement déçu, il est meurtri, surtout quand il se remémore son entrevue avec Rita Marley, le lendemain de l'enterrement du chanteur. "Ce dont vous étiez convenus avec Bob est mort avec Bob", lui aurait-elle dit. En juillet 2012, programmés dans le même festival reggae du sud de la France, ils ne sont pas adressé la parole alors que leurs loges étaient proches. Même rancune de Tyrone Downie à l'égard de Chris Blackwell. "Il était à ses côtés quand Rita m'a parlé après la mort de Bob, et il a ajouté : "Bob Marley et les Wailers, c'était une photo. Bob était le sujet de la photo, les Wailers le cadre. Bob est mort, on n'a plus besoin du cadre." Pour nous, ça a été très dur. Je suis tombé dans la drogue. Rita a même dit à ses enfants que les Wailers étaient des parasites pour leur héritage."
Neville Garrick, photographe et ami de Bob Marley, confirme que les formes de partage - certes floues - définies par Bob Marley de son vivant ont cessé d'être appliquées après sa mort. "Ce qui était entendu de manière très basique avec Bob, c'était un deal 50-50. Tout ce qui concernait les éditions lui revenait puisqu'il écrivait les chansons. Pour les droits d'enregistrement, quand les chèques arrivaient, Bob divisait tout en deux, la moitié pour le groupe, la moitié pour lui. Après sa mort, le groupe pensait que le même deal serait conservé, mais ça n'a pas été le cas. Ils ont été très déçus."
Comme beaucoup d'artistes, Bob Marley n'a jamais réussi à être propriétaire de sa musique à 100 %. Il a essayé de conquérir un maximum d'indépendance en créant son studio d'enregistrement et sa propre usine de fabrication de vinyles, Tuff Gong. Pourtant, même au zénith de sa carrière, quand il remplissait les stades en Grande-Bretagne, en France ou au Canada, il se retrouvait entre les mains de ses producteurs. Et les relations avec eux n'ont jamais été simples. Le premier d'entre eux, "Sir" Coxsone, ne payait les Wailers que 20 dollars par semaine. Le suivant, Lee Perry, s'est acheté une voiture rutilante avant de leur verser les royalties sur la vente de leurs premiers disques. Si bien qu'à partir de 1968, Bob Marley avait signé deux contrats avec l'Américain Danny Sims : un pour l'édition et l'écriture des chansons, un autre pour les disques des Wailers avec son label JAD Records, associé à la major CBS. Mais en 1971, les choses se gâtent : après une tournée à Londres, où le groupe assure la première partie de Johnny Nash, Danny Sims serait reparti aux Etats-Unis en laissant les Wailers sans un sou.
Entre-temps, Bob Marley s'est lié d'amitié avec Chris Blackwell. Né en 1937, ce Jamaïcain blanc est l'une des figures maîtresses de la succession Marley. Il détient 25 % des droits d'édition (diffusions radiophoniques, reprises par d'autres interprètes, concerts) du catalogue Marley, pour les huit albums enregistrés chez Island, c'est-à-dire l'essentiel de l'oeuvre. Né à Londres, il a passé toute son adolescence en Jamaïque. Sa mère, ancienne muse de Ian Fleming, le créateur de James Bond, faisait partie de l'une des familles les plus fortunées de l'île, enrichie grâce à la culture de la canne à sucre et à la fabrication du rhum Appleton. En 1962, après l'indépendance, il part à Londres, où il sera un des premiers à importer la musique jamaïcaine. Au début des années 1970, le label de Blackwell, Island Records, est perçu comme la maison de disques en vogue de rock et de folk : elle produit Kim Crimson, Cat Stevens, Jethro Tull, Free. Lorsque Chris Blackwell propose aux musiciens de les aider, Bob Marley saute sur l'occasion.
Devenu un monsieur aux cheveux blancs, Chris Blackwell se souvient volontiers de cette rencontre. "Quand Bob est entré dans mon bureau, il a rencontré un mec qui parlait sa langue, le patois, aimait sa musique, et voulait plus que tout produire de la musique jamaïcaine pour qu'elle devienne mondialement connue. Mais je pense que Peter Tosh et Bunny Wailer ne m'ont jamais fait confiance de la même manière. Les tensions entre Noirs et Blancs étaient trop enracinées dans leur subconscient." Méfiant, Peter Tosh avait effectivement rebaptisé le producteur "Chris Whitewell" (bien blanc)... Dans un pays où l'esclavage a laissé des traces profondes, ces tensions n'étaient pas anodines. Né d'un père blanc et d'une mère noire, Bob Marley, quant à lui, était métis.
En 1971, Blackwell tente un "coup de poker", comme le raconte Francis Dordor dans sa biographie Bob Marley, destin d'une âme rebelle (Flammarion, 2009) : il confie aux Wailers 8 000 livres sterling, soit environ 10 000 euros, pour enregistrer à Kingston un album qui sera ensuite remixé à Londres, dans les studios Island. Ce sera Catch a Fire, qui deviendra un grand classique de ce qu'on va appeler le "reggae international". Mais Bob Marley a "oublié" de préciser qu'il était encore sous contrat avec Danny Sims. La négociation qui découle de cette légèreté compliquera énormément la succession à venir. "Pour obtenir que CBS laisse partir Bob Marley, raconte Danny Sims, qui juge que Blackwell lui a "volé" son artiste, nous lui avons donné l'autorisation de s'en aller, en échange d'un pourcentage sur les futurs disques à paraître chez Island. Là-dessus, Bob Marley a accepté de signer la prolongation pour cinq ans de ses droits d'édition avec ma maison, Cayman, pour les chansons qu'il allait écrire."
Une belle affaire, car parmi ces chansons, il y aura notamment I Shot the Sheriff, reprise ensuite par Eric Clapton. Mais Bob Marley n'est pas satisfait. Il estime que Danny Sims ne lui reverse rien sur ses nouvelles chansons. Il décide donc d'attribuer les morceaux suivants à des proches. C'est ainsi que Crazy Baldhead revient à Rita, tandis que leur fils Stephen, alors âgé de 4 ans, se trouve crédité de Jah Bless. Son ami d'enfance et cuisinier, Vincent "Tata" Ford, qui a été amputé des jambes à cause du diabète, devient l'auteur fictif du célèbre No Woman No Cry. Il touchera des droits sur ce morceau jusqu'en 1987, date à laquelle la justice établira la véritable paternité de l'oeuvre.
L'imbroglio est total. "Quand ces musiques étaient jouées à la radio ou sur scène, les droits revenaient aux signataires virtuels, confirme Chris Blackwell. C'était une manière pour Bob de se débarrasser des gens qui ne le payaient pas, tout en en faisant profiter ses copains." Une analyse confirmée par le photographe Neville Garrick : "Bob était un jeune artiste ignorant, sans éducation. Certains en ont profité pour l'abuser. Quand vous avez affaire à des gangsters, il faut être meilleur gangster qu'eux." Pour tout compliquer, Bob Marley renouera sur le tard avec Danny Sims afin de prendre du champ par rapport à Island Records.
Après la mort du chanteur, le producteur Chris Blackwell devra se battre pour que ses droits sur les chansons litigieuses soient reconnus. "Bob avait sa façon de gérer ses affaires", conclut sobrement Rita Marley.
Du côté familial, cette désinvolture aura des conséquences très lourdes. L'absence de testament, pour un homme qui a vu venir la mort pendant de longs mois, reste un mystère sur lequel ses proches se contentent d'émettre des hypothèses. Est-ce pour "tester" son entourage, et savoir qui était qui, comme le suggère Neville Garrick ? A cause de sa philosophie rasta ? Parce qu'il ne voulait pas voir la mort en face ? Ou bien, comme le suggère son ami et manager Alan "Skill" Cole, en raison de des manoeuvres de son entourage ? "On ne lui apportait pas les papiers qu'il voulait, donc il refusait de signer quoi que ce soit, affirme-t-il. Il voulait tout mettre au nom de ses enfants, mais les gens qui étaient autour de lui avaient d'autres plans. J'étais là, j'en discutais avec lui quand les visiteurs s'en allaient."
Rita Marley elle-même a bien failli se perdre dans le labyrinthe de la succession. Quand Bob meurt, elle n'est qu'une des nombreuses mères de ses enfants, même si elle est la seule légitime. Elle est accusée de faux en testament, parce qu'elle a produit un document dans lequel son époux la reconnaissait comme seule légataire d'un patrimoine estimé à 30 millions de dollars (25 millions d'euros). Elle se défend encore aujourd'hui, traitant ses accusateurs de "criminels " et leur reprochant d'avoir voulu la "jeter en prison".
Elle échappe à l'incarcération, mais, en 1987, la fortune lui est retirée au profit d'une banque jamaïcaine, la Mutual Security Merchant Bank, qui annonce qu'elle va vendre le patrimoine Marley aux enchères : l'institution entend se débarrasser du catalogue, des revenus dérivés des droits d'auteur et d'exploitation publique, ainsi que des biens immobiliers du chanteur. La mise à prix est dérisoire, 8 millions de dollars, mais ni Rita ni ses enfants encore adolescents ne disposent d'une telle somme. "On a écrit à tout le monde, se souvient-elle. A Michael Jackson, Stevie Wonder... personne ne nous a répondu. Ensuite, ils ont dit qu'ils regrettaient, mais en ce temps-là, Bob n'était pas encore la superstar qu'il est aujourd'hui. Et Michael Jackson n'avait pas encore une conscience noire."
Alors, une fois de plus, Chris Blackwell intervient : il prête de l'argent à Rita en échange de 25 % des droits d'édition, les 75 % restant revenant à la famille. Mais il faudra attendre 1995 pour que la justice débrouille l'affaire et confirme définitivement les droits des héritiers directs de Bob Marley - ses enfants et Rita - et leur accorde ses droits relatifs à l'image. De son côté, Island Records obtient le droit d'exploitation du catalogue pour 11,5 millions de dollars, avant d'être absorbée par le groupe Polygram, devenu Universal. Le producteur Danny Sims, lui, se sépare des parts issues de la société d'édition Cayman, sans savoir que Chris Blackwell est de nouveau dans le circuit. "Je pensais rendre aux enfants ce qui leur revenait. Quand j'ai appris que Chris Blackwell était derrière tout ça, j'ai été très blessé. Je m'étais fait avoir encore une fois."
Rita Marley soutient aujourd'hui qu'elle n'a jamais fait de différence entre les enfants qu'elle a eus avec Bob Marley, ceux qu'ils ont adoptés et ceux qu'il a eus avec d'autres femmes. "Comme ce sont les siens, ce sont aussi les miens", affirme-t-elle. L'ex-footballeur et manager Alan "Skill" Cole assure pourtant qu'il est intervenu de façon musclée pour que tous les enfants soient reconnus comme héritiers à part entière. "Rita n'est pas le genre de femme que l'on peut convaincre. Nous avons dû chercher nous-mêmes où était l'argent. Je savais ce que Bob avait laissé, il me l'avait dit. J'ai donc mis Rita en garde, en lui disant que si tout n'était pas partagé, cela barderait pour elle. Elle a dû s'y résoudre." Selon Cindy Breakspeare, Miss Monde 1976, qui fut le grand amour du chanteur et la mère de son petit dernier, Damian, les choses furent compliquées : "Il m'a fallu presque six ans pour porter l'affaire en justice, puis des années de procédure, si bien que Damian, né en 1978, avait 14 ans quand il a été inclus dans l'héritage."
Cette explosion de procès a laissé des traces sur la manière dont les enfants Marley gèrent l'héritage. Depuis que Rita, leur mère, a été victime d'un accident vasculaire cérébral, en 2010, Cedella et Ziggy, son frère cadet, s'occupent avec plus de fermeté de la société 56 Hope Road : les héritiers ont réalisé en 2007 que la vente de produits dérivés sans licence représentait un manque à gagner de 600 millions de dollars par an. Le merchandising est désormais assuré par un fabricant de Miami, Zion Roots Wear, seul habilité à vendre des tee-shirts à l'effigie du chanteur. Le contrôle des produits dérivés impose aux membres de la famille eux-mêmes de demander une licence à 56 Hope Road avant de lancer un nouveau produit.
Le demi-frère de Bob Marley, Richard Booker, s'est ainsi heurté à la famille lorsqu'il a voulu lancer un festival Bob Marley, à Miami, sans passer par 56 Hope Road. "Mon oncle a cru qu'il pouvait faire ses affaires de son côté, explique Rohan Marley, véritable VRP de la famille en matière de produits dérivés, or il ne le peut pas." En janvier 2011, la famille a gagné son premier procès d'importance contre la société Avela, dans le Nevada, qui entendait commercialiser des jouets animés et des peluches à l'effigie de Bob Marley. Pour qu'une licence soit acceptée, il faut, selon Rohan, que le produit soit "écologique, de qualité et que la personne qui le fabrique se comporte de façon humaine avec le personnel".
Ex-compagnon de la chanteuse Lauryn Hill, Rohan commercialise des casques audio Marley à l'armature imitation bois, dont il est venu faire la publicité à Paris, en juin 2012. Surtout, il cultive et vend un café Marley certifié bio, qu'il fait pousser sur un terrain de 50 hectares dans les Blue Mountains jamaïcaines. Son frère Ziggy a fait construire sur le domaine une école primaire pour les enfants de cette région montagneuse de Chepestow : en façade, une immense photo de Bob Marley unissant les mains des deux rivaux de la présidentielle jamaïcaine, en 1978.
De son côté, Stéphanie, l'une des deux filles de Rita adoptées par Bob, a transformé une ancienne propriété de son père adoptif en resort et spa, aux Bahamas, au grand désespoir de certains fans. Chaque chambre de l'hôtel porte le nom d'une chanson. "Cela crée des emplois", défend Rohan.
Les bénéfices d'une partie des produits commercialisés sous le nom Marley financent une fondation caritative créée par les frères et soeurs, One Love. "Nous ne sommes pas du genre à étaler nos richesses, affirme Rohan. Nous n'avons pas de grosses voitures, de maisons tape-à-l'oeil. Nous sommes exactement comme il était, lui : nous aidons les autres tant qu'on a à manger, un toit sur la tête et même plutôt une belle maison. Le tout est de le faire de façon éthique." Ethique et dans les règles. Quant à l'esprit...